Les combats dans le secteur fortifié de Rohrbach

L’attaque de la position fortifiée d’Achen

Le bloc entrée du Haut-Poirier, après les combats (coll. Sébastien Schlegel)
Le bloc entrée du Haut-Poirier, après les combats (coll. Sébastien Schlegel)

À partir du 19 juin 1940, à l’issue de la bataille de la Sarre, la 262e division d’infanterie allemande, commandée par le Division-Kommandeur Theisen, avait progressivement investi les arrières de la position fortifiée d’Achen. L’ouvrage du Haut-Poirier, commandé par le capitaine Gambotti, ainsi que les cinq casemates de la position défensive d’Achen s’apprêtaient à connaître le baptême du feu.

 

 

L’attaque du Haut-Poirier et des casemates voisines débute le 21 juin 1940, au matin. Les canons, postés sur les hauteurs de Kalhausen, déversent leurs obus sur l’ouvrage et les casemates, alors que les fantassins allemands du 486e régiment d’infanterie s’infiltrent dans le Grand-Bois et progressent en direction des fortifications. Le lieutenant Bonhomme, commandant le bloc entrée du Haut-Poirier, note que le bombardement avait « […] débuté le matin pour s’amplifier vers midi et devenir intense tout au long de l’après-midi […] » (rapport du lieutenant Bonhomme, fonds Roger Bruge, SHD, Vincennes). Le bloc entrée du Haut-Poirier et la casemate Nord-Ouest d’Achen sont pris pour cibles et subissent des dégâts importants. Le lieutenant Kersual, commandant la compagnie de casemates du secteur, rapporte : « […] le chef de la casemate d’Achen Nord-Ouest d’Achen rend compte que le tir ennemi démolit le béton à l’extérieur près des créneaux, mais reste sans effet à l’intérieur. Toutefois, la casemate est envahie par les fumées malgré la ventilation » (notes du lieutenant Kersual, fonds Roger Bruge, SHD, Vincennes). Malgré l’intensité du bombardement, le Haut-Poirier et ses casemates repoussent les tentatives d’assaut des troupes allemandes.

 

 

Vers 18h30, une légère accalmie a lieu. Le lieutenant Bonhomme, commandant le bloc d’entrée du Haut-Poirier, décide alors de faire prendre un peu de repos à ses hommes en les faisant descendre à l’étage inférieur du bloc. Il laisse quatre hommes à l’étage afin de veiller à la défense de l'entrée de l'ouvrage. Vers 18h45, un obus allemand atteint un créneau du bloc entrée, faisant basculer l’arme qui s’y trouvait. Par l’entrée béante, pénètrent des projectiles allemands qui terminent leur course dans la chambre de tir voisine et font exploser les munitions qui s’y trouvaient, tuant sur le coup les trois soldats qui s’attelaient à la défense du bloc.

 

  

Le sergent Avare, présent dans la cloche d’observation du bloc entrée, est le témoin de l’événement : « […] J’ai occupé la chambre de tir arrière, durant l’après-midi. Très peu de temps avant la destruction du bloc III, dit d’entrée, un caporal, dont le nom m’échappe, pensant que la nuit serait dure, envoya le personnel prendre son repas, ce qui a évité un carnage. Étaient alors aux postes de combat un adjudant […], le sergent Beauverger, le caporal-chef Laurens (et) moi-même. Quelques secondes avant la fin, je suis monté dans la cloche d’observation, afin de régler le tir de « N.E. » dont les occupants tentaient, avec un 47 anti-char, d’enrayer l’avance ennemie. Je n’ai pas le temps de refermer la trappe d’accès, qu’un obus arrachait le créneau et explosait […]. Furent tués l’adjudant, le caporal-chef, le sergent. La déflagration me jeta au bas de la cloche, car je suis resté [inconscient] un moment, que je ne puis fixer dans le temps. J’étais intoxiqué par le gaz carbonique et chaque fois que je reprenais connaissance, une nouvelle déflagration m’assommait littéralement. […] Le caporal-chef Laurens fut, cela est certain, tué sur le coup puisque se trouvant au créneau, en position de tir, il fut projeté au fond de la deuxième chambre de tir, avec cet énorme bloc d’acier. Le sergent Beauverger était au téléphone se trouvant au fond de la deuxième chambre de tir. Par l’intermédiaire de l’adjudant, il transmettait mes ordres à N.E. (casemate Nord-Est d'Achen) ; fut-il tué par le premier obus, par les projectiles qui suivirent, par les explosions intérieures, je ne sais. L’adjudant, placé au bas de la cloche ou je me trouvais, servait de relais entre Beauverger et moi ; je ne puis expliquer les circonstances exactes de sa mort.* […] » (Témoignage du lieutenant Avare, fonds Roger Bruge, SHD, Vincennes).

 

 

Averti, le lieutenant Bonhomme monte à l’étage supérieur pour constater les dégâts : « […] Je prends une lampe électrique et monte. Dans les deux chambres de tir qui se trouvaient en enfilade, il y avait une fumée et une poussière. J’ai dû attendre avant de me rendre compte qu’un projectile avait explosé à l’intérieur déchiquetant les trois hommes en service. En même temps, il avait fait exploser des obus de 47 et des mortiers de 50 stockés dans ma deuxième chambre de tir rendant par là même inutilisable l’armement de cette chambre de tir, qui tirait […], en flanquement sur le réseau de rails. Le mur du béton était percé au niveau du créneau du jumelage arrière. » (Rapport du lieutenant Bonhomme, Fonds Roger Bruge, SHD, Vincennes).

 

 

Pendant ce temps, les casemates voisines tentent de protéger l’ouvrage, sans grande efficacité. Le bloc entrée neutralisé, l’état-major du Haut-Poirier prend la décision de cesser le combat dans la soirée. Un drapeau blanc est hissé sur une des cloches de l’ouvrage. Vers 22 heures, des parlementaires allemands se présentent à l’ouvrage et autorisent les troupes françaises à y passer une dernière nuit. Une dernière messe est célébrée en mémoire des trois hommes morts pendant l’attaque. Le lendemain, l’équipage du Haut-Poirier et des casemates de la position fortifiée d’Achen partent en captivité, après avoir opposé une résistance valeureuse aux troupes allemandes. 81 obus allemands eurent raison du Haut-Poirier.

 

* Les trois hommes du 133e RIF tués lors de l'explosion dans la chambre de tir sont l'adjudant-chef Gourault, le sergent Beauverger et le caporal-chef Schoeb.

 

 

Le départ en captivité des troupes de forteresse de la position fortifiée d'Achen

Prisonniers de guerre dans le secteur défensif de la Sarre (coll. Sébastien Schlegel)
Prisonniers de guerre dans le secteur défensif de la Sarre (coll. Sébastien Schlegel)

Après la chute du Haut-Poirier et de ses casemates, dans la soirée du 21 juin 1940, les Allemands autorisent les troupes françaises de la position fortifiée d’Achen à passer une dernière nuit dans leurs forteresses. Les équipages des casemates de Wittring, du Grand Bois et d’Achen Nord-Ouest, rejoignent celui du Haut-Poirier. L’ambiance est alors au recueillement, après la tragédie subie quelques heures auparavant. Le lieutenant Dinot, major d’ouvrage, rapporte les dernières heures passées au sein de l’ouvrage du Haut-Poirier : « Nous décidons de veiller nos morts, de leur rendre un dernier adieu. Il est minuit, une messe est dite à laquelle assistent deux soldats allemands en armes qui rendent les honneurs aux trois valeureux tués. Commence la douloureuse et humiliante attente : on rassemble quelques effets personnels. Tout habillés, tantôt étendus sur nos lits, tantôt résidant dans les espaces réduits des blocs, nous attendons le lever du jour dans le noir, troué seulement par la lueur de quelques bougies ou quelques lampes tempêtes. » (témoignage du lieutenant Dinot, fonds Roger Bruge, SHD, Vincennes).

 

 

Tôt dans la matinée du 22 juin 1940, une compagnie allemande se présente à l’ouvrage du Haut-Poirier, pour prendre possession des installations. Les hommes du capitaine Gambotti sont rassemblées à l’extérieur du Haut-Poirier. Le lieutenant Dinot nous donne une description de la reddition de l’ouvrage : « (…) Le matin, de bonne heure, toujours venant du Nord, un détachement d’Allemands nous a mis en demeure de quitter l’ouvrage. Comme l’issue de l’ouvrage, au bloc III, était impraticable, tellement le bombardement ininterrompu de la veille avait tordu les portes blindées, on a installé une passerelle à un créneau du bloc I, au-dessus du fossé diamant ; et nous avons été acheminés vers le Nord, sauf un petit détachement du Génie, adjudant chef et sergent chef retenus sur place par les Allemands pour ensevelir nos morts et peut-être encore de remettre, sous la menace, les machines en état… » (témoignage du lieutenant Dinot, fonds Roger Bruge, SHD, Vincennes).

 

 

 

Les troupes de forteresse du 133e RIF partent alors en captivité. Les équipages des casemates d’Achen Nord et Nord-Est passent une première nuit au casernement de sûreté d’Oermingen, puis rejoignent les équipages du Haut-Poirier, des casemates de Wittring, Grand Bois et Nord-Ouest d’Achen, rassemblés à la prison de Sarreguemines. Le 23 juin 1940, ces hommes rejoignent la prison de Sarrebruck, avant d’être acheminés jusqu’à la citadelle de Mayence (24 juin). Les officiers sont envoyés à l’Oflag II D, à Grossborn (Poméranie).

 

L’attaque et la chute de la casemate de Singling Ouest

La casemate Achen Nord-Est, voisine de la casemate de Singling Ouest, après les combats (coll. Sébastien Schlegel).
La casemate Achen Nord-Est, voisine de la casemate de Singling Ouest, après les combats (coll. Sébastien Schlegel).

Après la reddition de l’ouvrage du Haut-Poirier et le départ des troupes de forteresse en captivité, les troupes allemandes poursuivent leurs opérations contre les casemates situées plus à l’est, en direction de l’ouvrage du Welschhof, prochain objectif de la 262e division d’infanterie allemande.

 

La casemate de Singling Ouest subit alors une violente attaque. Le lieutenant Hirsch nous rapporte l’ambiance au sein de la casemate pendant l’attaque : « Nous avons été attaqués par les Allemands après leur passage par la vallée de la Sarre, ce qui a fait qu’ils se sont trouvés dans notre dos, profitant des boyaux que nous avions creusés vers l’arrière. La tactique était simple : à coups de canon mis en batterie vers Etting, ils ont petit à petit déchaussé nos créneaux des chambres de tir. Nous nous efforcions de caler les armes avec des sacs de sable. Je me trouvais moi-même dans la tourelle avec le périscope. Je sifflais quand je voyais la lueur du coup de feu, les hommes se planquaient et une fois le coup arrivé, ils se remettaient au travail. Quand ils ont occupé la casemate voisine, vers Achen, il ne nous était pas possible de tirer à l’arme automatique, car ils poussaient devant eux des soldats français faits prisonniers. Ce n’est qu’au moment où, rentrés dans la casemate, j’ai vu qu’ils mettaient le canon de 47 en batterie sur nous, que j’ai fait tirer sur cette arme, blessant ainsi un caporal français. Nous nous sommes rendus le 23 juin alors que nos armes étaient inutilisables et que la fumée des explosions, mélangée à la poussière de ciment nous suffoquaient. Il nous a été difficile de sortir car la porte blindée avait eu quelques impacts. » (rapport du lieutenant Hirsch, fonds Roger Bruge, SHD, Vincennes).

 

Le drame de la casemate de Bining

La casemate de Bining, après les combats (Coll. Sébastien Schlegel).
La casemate de Bining, après les combats (Coll. Sébastien Schlegel).

Située entre les ouvrages du Welschhof et du Rohrbach (Fort Casso), la casemate de Bining est commandée par lieutenant Ferdinand Pierre (env. 30 hommes). Alors que l’ouvrage voisin du Welschhof est violemment pris à partie par l’artillerie allemande, la casemate subit un bombardement. Au matin du 24 juin 1940, la casemate est sérieusement endommagée suite à un tir allemand. Le lieutenant Ferdinand Pierre rapporte les derniers moments de la défense de la casemate :

 

 

« Dans la nuit du 23 au 24 juin, les Allemands, qui nous encerclaient depuis X jours, ont installé une batterie (calibre 150, obus spéciaux… je pense) au stand de tir, à 7 ou 800 mètres derrière la casemate en direction sud sud-ouest. Le tir a commencé au début de la matinée du 24. A cette distance, les artilleurs ennemis ne pouvaient manquer d’atteindre le mur arrière vertical et relativement peu épais de la chambre de tir ouest que les obus frappaient de plein fouet. (…) A un certain moment – je ne saurais dire à quelle heure – une violente explosion a secoué l’ouvrage en même temps que toute lumière s’éteignait et qu’une effroyable poussière nous prenait brusquement la gorge. Un obus venait d’éclater dans la chambre de tir ouest dont la porte d’acier avait été déchiquetée, coupant littéralement en deux à hauteur de la ceinture le soldat Vauvelle, de garde au téléphone (contre la chambre de tir). Il devenait urgent de prendre une décision, d’autant que les couloirs étaient pleins de caisses de munitions de mortier, d’obus de 47, de grenades, dont l’explosion aurait amené une catastrophe. Dans l’impossibilité de la moindre riposte, ne pouvant recevoir de l’aide de l’extérieur, avec un armement quasi intact mais inutilisable, ébranlé par ailleurs par le message du maréchal Pétain capté la veille au soir, je me suis résigné la mort dans l’âme, à abandonner la lutte, pour éviter un inutile massacre. Avant de quitter la casemate, j’ai fait rendre inutilisable – du moins dans un avenir immédiat – les deux canons de 47 (enlèvement d’une clavette indispensable à la manœuvre de la culasse). » (Témoignage du lieutenant Ferdinand Pierre, Fonds Roger Bruge, SHD, Vincennes).

 

 

La chute de la casemate de Bining a des conséquences importantes sur la poursuite de la défense de l’ouvrage du Welschhof, son voisin, qui se rend un peu plus tard dans la journée du 24 juin 1940.

 

L’héroïque défense et la reddition de l’ouvrage du Welschhof

Le bloc 1 du Welschhof en ruine après les combats (coll. Sébastien Schlegel).
Le bloc 1 du Welschhof en ruine après les combats (coll. Sébastien Schlegel).

 

 

Encerclé par les troupes allemandes, à partir du 16 juin 1940, l’ouvrage d’infanterie du Welschhof, commandé par le capitaine Lhuisset, s’apprête à soutenir à son tour un siège long et difficile. C’est le 462e régiment d’infanterie allemand de la 262e division d’infanterie allemande qui est chargée d’attaquer le Welschhof. Le plan allemand est simple. Après avoir bombardé intensivement l’ouvrage, les troupes d’assaut devaient y entrer et le soumettre.

 

 

Le 17 juin, le bombardement de l’ouvrage commence et les troupes d’assaut allemandes tentent d’approcher de l’ouvrage. En vain, puisque les armes du Welschhof, combinées à l'artillerie du Simserhof, parviennent à les tenir à distance. Le bombardement de l’ouvrage s’intensifie à partir du 21 juin. Le capitaine Lhuisset note : « Les niches blindées de projecteurs […] ont leurs supports d’acier plein coupés par les obus. Les niches sont soufflées à plusieurs mètres de leur emplacement, des coups tombent sur les cloches qui sont déchaussées et sur la tourelle. L’obus fait jusqu’à présent […] une simple cavité de la profondeur d’une main ouverte dans l’acier des cloches. Des tireurs de cloches sont blessés à l’œil, à l’épaule et au bras droit par des papilles d’acier qui s’incrustent profondément dans la peau. Les F.M. des cloches Sud, Sud-Ouest et Sud-Est sont coupés au ras de la rotule. Il est impossible de les changer, car l’arme déchiquetée ne peut glisser en arrière à cause des bavures. Il faudrait démonter la rotule, opération longue et difficile et, par surcroît, fort dangereuse en période critique ». (Journal de bord du Welschhof, coll. Sébastien Schlegel).

 

 

 

Après la chute du Haut-Poirier, des casemates d’Achen et de Singling, l’étau se resserre sur le Welschhof. Le 23 juin, le bloc 1 est violemment pris pour cible. Le Simserhof ne parvient plus à protéger l’ouvrage, à cause d’un vent défavorable. La chambre de tir Est du bloc est dévastée par les bombardements. Le bloc, incapable de riposter à une attaque allemande, est mis en état de « défense passive » (constitution d’un barrage au pied du puits, surveillance de la chambre de tir éventrée). La situation devient très difficile. Les troupes allemandes ont le passage libre pour se rapprocher du bloc, alors que l’équipage du Welschhof est exténué. Le capitaine Lhuisset fait ce constat : « […] le commandant d’ouvrage considère que la mission initiale de l’ouvrage est modifiée et qu’il ne peut risquer le sacrifice de 170 hommes soit par asphyxie, soit dans un dernier combat de galerie au milieu des caisses de munitions, combat sans espoir ni avantage militaire quelconque. (...) ». (Journal de bord du Welschhof, coll. Sébastien Schlegel). Se préparant à l’inévitable, le commandant du Welschhof fait confectionner un drapeau blanc, qu’il fait placer à l’entrée du puits pour éviter une descente meurtrière dans les dessous de l’ouvrage pendant la nuit. Le bloc 1 est évacué sur ordre du capitaine Lhuisset. En désaccord avec le commandant de l’ouvrage, le lieutenant Haite, second de l’ouvrage, fait arracher le drapeau blanc et fait reprendre la garde au bloc 1.

 

 

Le 24 juin 1940, les évènements s’accélèrent. A 6 heures du matin, la casemate de Bining tombe aux mains des Allemands. L’ouvrage du Welschhof se trouve seul face à l’ennemi. À 8 heures, l’observateur du bloc 3 signale l’approche de fantassins allemands qui débouchent sur la place d’arme. Le chef de poste du barrage du puits du bloc 1 signale l’entrée de l’ennemi dans le bloc. Le capitaine Lhuisset demande une dernière fois au Simserhof d’intervenir. Sans résultat. À 9 heures 30, après un entretien avec le lieutenant-colonel Bonlarron, commandant du Simserhof, le capitaine Lhuisset décide de rendre son ouvrage à l’ennemi. Après avoir saboté les installations, une entrevue est organisée entre le commandant d’ouvrage et le chef d’escadron allemand. À son issue, l’équipage du Welschhof est rassemblé devant le bloc 1 en ruine pour une cérémonie d’adieu, que le capitaine Lhuisset décrit dans ses mémoires : « En présence de ce chef d’escadron, bientôt rejoint par son Colonel je rassemble l’équipage valide sur trois rangs face aux ruines du bloc I et commande « Garde-à-vous ». Tout l’équipage salue ce qui fut notre ouvrage. Le chef d’escadron me demande en français de commander demi-tour à ma garnison, qui est salué par un rang d’artilleurs ennemis présentant les armes. Nous avons les honneurs de la guerre. Le chef d’escadron félicite les officiers de l’ouvrage pour leur belle résistance. Je fais l’effort pour refouler des larmes, brisé par l’émotion » (Journal de bord du Welschhof, coll. Sébastien Schlegel).

 

 

 

En l’espace de quelques jours, entre le 21 et le 24 juin 1940, la 262e division d’infanterie allemande a réduit au silence deux ouvrages d’infanterie (Haut-Poirier et Welschhof) et huit casemates. Les troupes de forteresse françaises, abandonnées à leur sort après le départ des troupes d’intervalles, ont opposé une résistance héroïque mais vaine à l’ennemi. Le 24 juin 1940, à quelques heures du cessez-le-feu, les troupes allemandes tentent de mette la main sur l’ouvrage du Rohrbach (Fort Casso), protégé efficacement par l’artillerie d’ouvrage du Simserhof.

 

 

 Pour en savoir plus :

Olivier Koch, Vie et mort de l’ouvrage du Welschhof, Metz, 2010.

Sébastien Schlegel, « La résistance héroïque de l’ouvrage du Welschhof », dans : Histoire de Guerre, n° 63, novembre 2005.

 

 

 

 

Le tragique destin des soldats invaincus de la ligne Maginot

Au Grand-Hohékirkel, le 30 juin 1940, les troupes françaises attendent la délégation française apportant l'ordre de reddition des ouvrages (coll. Sébastien Schlegel).
Au Grand-Hohékirkel, le 30 juin 1940, les troupes françaises attendent la délégation française apportant l'ordre de reddition des ouvrages (coll. Sébastien Schlegel).

Après la chute de l’aile ouest du secteur fortifié de Rohrbach (21 au 24 juin 1940), les troupes allemandes tentent des actions contre les ouvrages entre Rohrbach et Bitche (notamment contre l’ouvrage de Rohrbach). L’artillerie du Simserhof, du Schiesseck et du Grand-Hohékirkel entre en action et permet à la ligne Maginot dans le Pays de Bitche de rester invaincue. Le Simserhof, à lui tout seul, tire près de 13 500 obus de tous calibres, en quelques jours, gênant considérablement la progression allemande.

 

 

Le 25 juin 1940, à 0h35, le cessez-le-feu entre en vigueur. Le sort de la ligne Maginot est réglé par l’article 7 de la convention d’armistice du 22 juin 1940. Celui-ci prévoit que les ouvrages invaincus soient remis intacts aux autorités allemandes. Le sort des équipages est remis à des négociations ultérieures. Après le cessez-le-feu, les ouvrages sont maintenus par leurs commandants respectifs en état de défense, dans l’attente d’ordres émanant de l’état-major des armées françaises.

 

 

Parti de Montauban (quartier général du front Nord-Est), le 27 juin 1940, le colonel Marion prend la direction de Lunéville pour négocier la reddition des ouvrages fortifiées invaincus, avec le commandant de la 1ère armée allemande, le Generaloberst Von Witzleben. Ce dernier prescrit au colonel français que les équipages invaincus de la ligne Maginot seront constitués prisonniers malgré leur vaillance et le charge personnellement d’en informer les ouvrages. C’est ainsi que la délégation française arrive au Grand-Hohékirkel*, le 30 juin 1940, pour informer le commandant Fabre, commandant le S.F. des Vosges, et le lieutenant-colonel Bonlarron, commandant du S.F. de Rohrbach, du destin des troupes de forteresse. L’ordre de reddition est transmis à l’ensemble des ouvrages et des casemates du secteur. Le soir même, après avoir reçu les honneurs de la guerre pour leur vaillante résistance, les équipages quittent leurs forteresses invaincues pour prendre le chemin de la captivité.

 

 

Témoignage d’Yves Bourvon, commandant l’artillerie du Simserhof, sur les derniers jours passés au Simserhof (fonds Roger Bruge, SHD, Vincennes) : « Entre le 25 juin et le 1er juillet, toutes les garnisons d’ouvrage sont restées à leur poste malgré les démarches et sommations des autorités allemandes. Par ordre du général Huntzinger, l’ouvrage a été livré intact mais tous les documents importants ont été détruits. L’ordre donné par le Commandement français de livrer l’ouvrage a été un moment particulièrement pénible et plus pénible encore a été la prise de possession de l’ouvrage par les Allemands. L’ouvrage évacué, je suis resté seul avec un petit détachement de spécialistes à la disposition des nouveaux occupants. Que pouvaient être les premiers contacts entre les vainqueurs et les vaincus sous pouvez l’imaginer facilement. […] Pendant mon séjour à l’ouvrage, j’ai reçu des visiteurs qui s’intéressèrent tout particulièrement à l’artillerie de l’ouvrage : le général commandant le groupe d’armée, des généraux de corps d’armée, de division, de brigade et des officiers supérieurs. Parmi eux, le général commandant la division commandant le secteur devant les ouvrages. Quel a été mon étonnement quand il m’a félicité pour la précision des tirs. Il a reconnu que ses pertes avaient été importantes. […] »

 

 

Les Allemands n’ayant pu réduire au silence la ligne Maginot, se firent livrer les ouvrages fortifiés par le haut-commandement français, conformément aux conditions de l’armistice du 22 juin 1940. Malgré le procès fait à la ligne Maginot par le régime de Vichy puis par la France de l’après-guerre, les troupes de forteresse remplirent leur mission sans faillir, ne se rendant que sur ordre de l’état-major français, cinq jours après le cessez-le-feu.

 

 

* L’ouvrage du Grand-Hohékirkel, commandé par le commandant Fabre, se trouve dans le camp de Bitche.